Chapitre 1

Le Capitaine Fly-Fly


Février de l’an 2 de ce siècle 18.

Non loin des côtes de l’Amérique du Sud.

La marée arrive.

Pour appareiller il faut faire vite, très vite.

Tous les hommes d’équipage s’affairent aux mille préparatifs indispensables à une nouvelle navigation.

Tous, sauf un.

Assis sur le beaupré, il reste imperturbablement accroché à son rocher des mers, telle une majestueuse figure de proue.

Son regard se perd au-delà de l’horizon…

Il est pirate depuis sa plus « tendre » enfance.

« Peut-être, l’un des derniers d’ailleurs ? » pense-t-il avec un rien de nostalgie…

Son histoire commence en 1780.

En ce temps-là, on ne parlait pas encore des bagnes.

La grande page de la piraterie est définitivement tournée depuis les années 1720.

En cette deuxième moitié du 18ème siècle, après des tentatives infructueuses de culture de la canne à sucre, du coton, du café, du cacao, de l’indigo, le territoire de la Guyane est administré par un gouverneur du roi, Louis Jacou de Fiedmont (depuis 1765).

Sa prospérité est en demi-teinte. On sait le territoire riche, mais on ne trouve pas encore le moyen de l’exploiter.

Les grandes puissances de la vieille Europe sont présentes sous ces tropiques: l’Angleterre sur les mers de caraïbes, l’Espagne et la France. Il y a aussi le Portugal qui possède une colonie importante : le Brésil.

Toutes se disputent une influence par l’intermédiaire de la diplomatie (les alliances, les traités, les accords), du commerce (échanges privilégiés, routes maritimes pour acheminer les hommes et les produits) et les corsaires. Ce sont des hommes engagés par les États pour piller les vaisseaux ennemis.

L’activité économique pour ces nouveaux mondes attise la convoitise de quelques pirates solitaires qui profitent à des fins personnelles, des relations houleuses entre ces grandes puissances.

Sa mère était morte en couche du côté de La Rochelle.

À son père, un charpentier venu pour construire des bateaux sur de l’île de Cayenne, on avait promis le rêve et la richesse. Comme les dizaines de milliers de colons à l’assaut d’un paradis terrestre qui périrent dans des souffrances d’atroces. Un enfer véritable.

Il avait accepté pour assurer un destin à son fils.

Quelques mois après leur arrivée, l’épidémie redoutable avait cloué son père pour l’éternité, entre les quatre planches, qu’il avait lui-même extraites des arbres de la forêt Amazonienne.

Orphelin à l’âge de sept ans le jeune bambin devait s’en sortir par ses propres moyens.

Vivant péniblement de rognures et de vols, il était pareil à un insecte fragile qui ne tient qu’au bon vouloir des autres.

Au marché, dans les bas-fonds de la cité, il comprit brutalement, comment agit la justice aveugle des hommes de pouvoir.

Pour avoir dérobé quelques fruits sur un étal, n’écoutant que son ventre, les soldats du gouverneur voulaient sauvagement activer la main de la justice. Le long sabre mordant comme un morceau de verre devait, sans trêve, s’abattre sur le cou tendre de la petite canaille en place de grève.

Par quel heureux hasard, réussit-il à défaire ses liens, à s’échapper, à se fondre dans une foule présente et se réfugier au cœur même de la Crique, repère des hors la loi de toute espèce ?

Personne ne le sait !

Il rencontrera Pierre, surnommé « le terrible ». Retrouvant dans le gosse son enfance passée, il le prendra comme mousse.

Dès lors, s’ouvrira pour le jeune aspirant Pirate l’école intransigeante de la ruse et de la férocité.

Il lui fallait un nom. Il se donna un sobriquet : La mouche.

Il savait mieux que quiconque subtiliser chez les riches planteurs les informations des bateaux en provenance ou en partance, cibles parfaites pour ceux qui voulaient prendre une revanche sur la vie. Sa figure d’ange et ses bonnes manières inspiraient l’affection. Qui aurait pu croire qu’il était au service des frères de la côte ?

Enfant, puis jeune homme, avec P’tit Luc, le Maître coq du navire, il apprit à lire, à écrire, à compter. Le brave cuisinier, tout en faisant boucaner du poulet ou préparant du blaff 6 pour l’équipage écoutait Mouche réciter ses dernières découvertes.

Le soir, sur le pont arrière, le père Luc, avec calme, lui racontait des histoires et des légendes créoles. Il lui apprenait ainsi les masaks 7 (les Titims et les Sirandanes), utiles pour comprendre la richesse des peuples autochtones.

C’est de là que grandirent une curiosité vorace et un amour pour sa nouvelle terre d’adoption.

Le temps passa.

Mouche trouva vite les moyens de se rendre indispensable.

Il savait pêcher, faire à manger, arracher les dents (suite à une rencontre avec un matelot prénommé Carlos, au cours d’un périple du côté de la rivière Kourou), comprendre la navigation, lire dans les étoiles, écouter et raconter les histoires, dessiner ce qu’il voyait, réparer les instruments défaillants. Et bien des choses encore.

Il devint très vite, le précieux second de Pierre le terrible.

Il gagna sa confiance.

On le nomma quartier-maître.

Au fil des vagues de l’océan, le corsaire ténébreux lui apprit ce qu’il savait sur la faune et la flore.

Savant, il lui confia son inestimable secret. Dans un coffre de marine visé dans sa cabine, il y avait une pléiade d’ouvrages très anciens : traité d’anatomie, encyclopédie du siècle des lumières, œuvres originales et complètes en 40 volumes du Naturaliste Georges Louis Leclerc Comte de Buffon, recueil de poèmes médiévaux en langue persane qui traite d’une conférence imaginaire et même l’édition originale et rare du traité de Bobo, livre énigmatique sur le pouvoir de l’alchimie, avec les annotations du Grand Albert en personne.

Ce trésor inestimable serait sa dot lorsqu’il deviendrait à son tour capitaine.

Il hérita plus vite que prévu.

Au cours d’une attaque banale, Pierre le Terrible tomba foudroyé par l’ennemi.

Une légende mais ce n’est qu’une légende, raconte qu’il ne perdit la vie, qu’après un combat titanesque face à un grand requin blanc, un de ces nombreux éboueurs de ces eaux tumultueuses.

L’équipage décida qu’il fallait un nouveau Capitaine. Il vota.

C’est Mouche qui fut plébiscité.

Il était face à son destin. Il réfléchit longuement puis accepta de prendre la relève.

Dans une cérémonie officielle sur le grand pont, on lui remit les attributs de sa charge: la longue-vue, le compas, le livre de bord, un anneau couleur azur, le sabre enroulé dans le Jolly Roger.

Il était pour l’ensemble de la horde d’aventuriers, celui qui savait mieux que quiconque piller les navires.

Sa première décision fut surprenante.

Il exigeait que son équipage se spécialise dans le vol de trésors bien plus précieux que ceux qui sont constitués uniquement d’or, d’argent, d’épices, de tabac, de canne à sucre, d’indigo ou de café.

Ils « emprunteraient » dans les cargaisons des bateaux abordés, tous les écrits, tous les ouvrages, tous les livres et autres manuscrits très rares.

Ils seraient ainsi considérés comme les gardiens de la grande et belle connaissance universelle, tout en constituant une magnifique et unique bibliothèque flottante.

Sa Goélette baptisée jadis « L’irréductible » commençait une nouvelle vie.

Elle serait dorénavant connue de tous sous le nom légendaire de « l’Encrage ».

Pour parachever son œuvre et soigner sa légende, l’équipage serait comme lui, éclairé et instruit.

Le jour de son investiture il proclama d’une voie ferme :

« Chaque marin devra enrichir sa connaissance pour comprendre les mystères de la vie.

Chacun enseignera à l’autre ce qu’il aura appris.

Tel sera notre dessein.

Il faudra du temps pour apprendre. La tâche sera rude.

C’est sans compter sur mon obstination.

Désormais notre devise sera, telle une devinette :

Quand la main sème, l’œil récolte ? »

Ainsi débuta la légende d’un enfant devenu Capitaine.

Il serait celui qui vole, celui qui sait être aussi fin et discret qu’une mouche qui seule est capable de manger dans l’assiette d’un roi.

Des côtes de l’Amérique du Sud, de la mer des Antilles aux côtes du Brésil et au-delà de l’océan sur les cotes d’Afrique, sa réputation devait se répandre comme les pluies tropicales pendant la saison humide ou comme les paroles qui voyagent sur le dos des vents de la rumeur.

L’histoire devrait sans aucun doute retenir un seul nom véritable : « Le Capitaine Fly-Fly ».